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La coopétition des agrégateurs de presse

Billet co-rédigé avec Marine Durantet, originellement intitulé « Le phénomène de coopétition entre les agrégateurs de presse et la presse en ligne »

Introduction

L’entreprise Google, récemment incorporée dans Alphabet Inc, est-elle comparable à une rédaction de presse internationale ou nationale ? A l’évidence la réponse est non si l’on ne s’intéresse qu’à l’aspect fonctionnel. Google n’emploie aucun journaliste : comment cette entreprise pourrait-elle se comparer à de grands éditeurs et périodiques scientifiques ou à un journal historique à tirage national ? Pourtant comme leur nom l’indique, les agrégateurs font partie de ces infomédiaires - contraction d’information et d’intermédiaire - souvent accusées de piller et saboter le travail des rédactions au profit pour leurs utilisateurs d’une rapidité d’accès et de prise rapide de connaissance des informations disponibles. En effet, “ dans le cadre du déploiement des industries culturelles et médiatiques sur l’internet (Bouquillion, Combès, 2007), [on] voit l’irruption d’un nouvel acteur - l’infomédiaire - modifier la place et la viabilité économique des acteurs existants “ . De quelle manière ces infomédiaires particuliers que sont les agrégateurs de presse modifient le contexte économique et informationnel dans le monde numérique ? Que sont-ils et sont-ils tous identiques ? Entrent-ils en compétition avec la presse traditionnelle qui met à présent ses archives en ligne ? C’est à une redéfinition du marché de l’actualité en ligne qu’invite depuis quelques années la présence des agrégateurs de presse. Cette redéfinition s’explique par l’entrée dans une société numérique de l’information et par le développement d’un monopole de la recherche en ligne du géant américain Google et par le développement du modèle des agrégateurs de presse à une version numérique. Les cas de Google Actualités et celui de liberation.fr permettent de comparer deux trajectoires presque synchrones et qui voient pour l’un un succès redoutable et pour l’autre une adaptation difficile à l’arrivée de ce concurrent non-éditeur de contenu.

La presse en ligne

La société numérique informationnelle

Le secteur de l’information et de l’actualité fut profondément bouleversé par l’arrivée d’internet. De la production à la diffusion en passant par la consommation des informations, toutes ces étapes se sont radicalement transformées. Ces mutations s’accompagnent d’un boom des producteurs de contenu pendant que l’information devient interactive. Elle est désormais commentée et partagée dès les premiers instants de sa publication. De nouveaux acteurs de la presse apparaissent, y compris les particuliers au travers des médias sociaux.

Le boom des producteurs s’accompagne d’une abondance de l’information et des actualités, désormais disponibles quasi immédiatement et actualisées en continu. La mutation s’accompagne d’un changement des modes de lecture dû à la multiplication des supports mais aussi des formats. La communication de l’information se diversifie : vidéos, photos, enregistrements sonores, web-documentaires. À cette profusion, s’ajoute des données publiées par des fonds publics tel que des archives, des articles scientifiques mais aussi la démocratisation de l’open access. La diffusion de ces informations se fait désormais en partie par les moteurs de recherche qui traduisent la volonté des utilisateurs à accéder le plus directement possible à l’information. L’ordre des choses est bousculé, le consommateur de l’information devient producteur, les intermédiaires disparaissent : “ Tout le monde est potentiellement producteur et diffuseur de contenu (…). Chaque récepteur est appelé à devenir aussi émetteur (…) L’article n’est plus une forme close sur lui-même, il devient un processus.”(3) (Anne-Marie Bertrand, Laurent Mauriac et P. Riché)
A cette réelle infobésité s’ajoute une augmentation des données produites par des fonds publics, avec le développement des politiques d’Open Access : sources officielles, articles scientifiques issus de recherches effectuées et financées par des organismes publics… On assiste alors à un phénomène de désintermédiation : l’heure est à la diffusion directe de l’information et l’usager s’approprie la recherche d’information directe, c’est l’avènement du règne des moteurs de recherches généralistes, comme Google ou Yahoo. Cette appropriation par l’usager de la production et de la recherche d’information est le fondement même de ce phénomène de désintermédiation dans l’univers numérique : “ Tout le monde est potentiellement producteur et diffuseur de contenu (…). Chaque récepteur est appelé à devenir aussi émetteur (…) L’article n’est plus une forme close sur lui-même, il devient un processus.”(3) (Anne-Marie Bertrand, Laurent Mauriac et P. Riché).

Ces phénomènes engendrent une surabondance d’informations et de sources difficilement gérable pour l’usager, pour qui il devient difficile de trouver l’information qu’il recherche ou d’y accéder rapidement. Ce phénomène concerne également les professionnels du secteur. Pour remédier à ces problématiques, on assiste donc la naissance des “ infomédiaires “, intermédiaire entre la presse et l’usager. Leurs rôles sont l’organisation, l’indexation et le regroupement des contenus de presse pour répondre et fournir des documents pertinents à la demande d’information de l’usager. F. Rébillard et N. Smyrnaios définissent ainsi l’infomédiaire : “L’infomédiation désigne ainsi le plus souvent la fonction consistant à relier des besoins ciblés et des ressources pertinentes au sein de volumes de données considérables et hétérogènes. Mais l’infomédiation ne se réduit pas à cette activité de recherche de données, relativement classique dans le domaine de l’informatique documentaire, fût-elle désormais élargie à l’internet. Elle y apporte un service supplémentaire de mise à disposition de contenus et de liens, issus d’une sélection se présentant sous une forme éditorialisée.” Parmi ces infomédiaires, l’agrégateur de presse se positionne comme une solution adaptée.

Les différents acteurs de la presse en ligne

Les portails, les fournisseurs d’accès, les agrégateurs sont qualifiés d’infomédiaires par Franck Rébillard et Nikos Smyrnaios. Ils ont tous régulièrement recours aux principales agences de presse mondiales. Les éditeurs de presse en ligne ne sont plus les seuls à créer de l’information disponible sur internet. Les journalistes professionnels s’expriment, en plus de leur travail au sein des rédactions, sur des blogs personnels ainsi que des sites contributifs et collaboratifs.

Portails et agrégateurs. Ils occupent une place très importante au sein de la liste des acteurs de la presse. Ils sont un point d’accès et d’aiguillage de l’internaute vers l’information et leur importance tend à augmenter au fil des ans. Les rôles de ces différents acteurs sont très différents mais ils se combinent en des entreprises issues des télécommunications ou de l’informatique. Il faut noter que les plus gros portails emploient leurs propres journalistes pour fournir leur propre information en plus de proposer celle de leurs partenaires. Les agrégateurs, quant à eux répondent à la recherche d’information d’un internaute, traduite en “ requête “. Les agrégateurs possèdent des moteurs de recherche qui signalent à l’internaute les sites répondant à sa requête mais en l’amenant précisément à l’endroit du site qui concerne sa requête. L’activité des agrégateurs est fondée sur la coopération avec les fournisseurs de contenu, dont les éditeurs de presse en ligne, sans rémunération. Ce sont les audiences qu’ils apportent qui font d’eux des partenaires indispensables. Les pages d’accueil des sites de presse en ligne ne sont plus, et ce depuis longtemps, le mode d’accès principal aux articles. Le référencement des moteurs de recherche devient ainsi un enjeu majeur pour la visibilité de ces sites. Le nombre d’articles produit est très impactant. C’est dans ce contexte qu’apparaît la nécessité de travailler en flux tendu et d’être en veille permanente, la primeur de l’information étant elle aussi un enjeu majeur. Rebillard et Smyrnaios détectent deux filières d’accès à l’information d’actualité : les éditeurs de presse en ligne et les infomédiaires.

Les agents d ’informations. L’actualité brûlante, traitée de manière urgente et concise, a pris une place importante sur internet. Ce type d’information est principalement distribué par les trois principales agences d’information: l’agence France-Presse, Reuters et Associated Press. Ce sont elles qui nourrissent le flux d’actualité permanent et fournissent les dépêches qui sont ensuite traitées par les sites de presse en ligne. Les portails sont abonnés à une ou plusieurs de ces agences. Ce sont les “ grossistes de l’information “. La concurrence existe entre ces agences au niveau de la primeur de l’information.

Les quotidiens sont les premiers à avoir compris la révolution qu’allait être internet pour la presse en ligne. Ils développent très tôt les premières applications pour smartphones et tablettes. Le développement web des éditions s’est d’abord fait en parallèle des éditions originelles papier pour ensuite se réunir en un seul organe. Deux formules apparaissent : la substitution partielle ou totale de certains articles ou la complémentarité web / papier. À noter que les quotidiens d’opinions survivent plus difficilement au virage d’internet, leurs faibles ressources publicitaires doivent être comblées par leur formules d’abonnements mais aussi grâce à du financement participatif (crowdfunding)

Les magazines, quant à eux, ont initié leur activité sur le web de manière très variée. Les magazines français et anglais vont bien exploiter les opportunités offertes par ce formidable outil en créant des sites très complets et aujourd’hui indissociables de leurs activités. À l’inverse, beaucoup de magazines vont se contenter d’un site vitrine et peu complexe, en plus de sa sortie tardive. Les éditeurs des magazines spécialisés considèrent que les pratiques de leurs lecteurs sont trop spécifiques pour s’exporter sur le web. Néanmoins, cela tend à changer ces dernières années. Radios et télévision ont aussi mis du temps à s’exporter sur internet. Le bas débit des premières années a freiné leur développement, par l’absence de vidéos ou de sons. Au fils des ans, les sites des grandes chaînes vont peu à peu se garnir et s’imposer sur le net. Ils sont de plus en plus fréquentés grâce notamment au débit de plus en plus rapide et au déclin de ces deux médias qui tente d’y remédier en utilisant internet. Le streaming, les jeux et autres services mis en avant sur le site leur permettent de se diversifier et d’apporter une nouvelle audience.

Les agrégateurs de presse

Principe des agrégateurs de presse

Les agrégateurs de presse sont des acteurs nouveaux du marché de l’information en ligne. Comme un nombre certains d’autres nouveaux acteurs, les agrégateurs de presse se développent au contact des bouleversements entraînés par le développement ontologique et technique du numérique dans le domaine de l’information. Puisque nous sommes passés d’une notion majoritaire de contenu, héritée de celle de document (distinction support/contenu) à celle d’information puis de flux d’information, les agrégateurs de presse profitent de ce changement pour s’adapter à ces nouvelles contraintes techniques et professionnelles. Il est ainsi possible de définir la fonction d’un agrégateur de presse de telle manière qu’il s’agit d’agréger en une même interface des informations le plus souvent de forme différente autour d’un besoin d’information, d’un thème ou d’une date.

Cette définition permet de noter que l’agrégateur de presse est l’héritier de techniques plus ou moins anciennes, reprenant certaines activités réadaptées aux corpus numériques et aux nouvelles manières de gérer les documents et leur contenu. Cette agrégation des contenus de la presse peut se fait selon plusieurs sources :

Ces sources peuvent être de nature variée et ne pas uniquement compter ce qu’on entend par presse. En effet, les agrégateurs de presse payants s’orientent vers une information à 360° s’attachant à prendre en compte aussi bien la presse (papier numérisée ou nativement numérique) que les sources du web en général, les rapports, les études, la télévision, la radio et surtout les médias sociaux.

Deux types d’agrégateurs :

Deux types d’usage :

La distinction s’effectue tant du point de vue de la rémunération que de ce qui est proposé. Le service personnalisé correspond à une réponse adaptée aux besoins exprimés par un client, nécessitant la mobilisation de moyens plus importants en amont. Cela peut concernait un système d’indexation ou de traitement automatique de texte plus développé et, par conséquent, à forte valeur ajoutée pour l’agrégateur. Mais cela peut aussi demander plus d’investissement en aval lorsqu’est par exemple nécessaire une intervention humaine au profit de la sérendipité.

L’offre personnalisable relève elle davantage de l’utilisation moyenne qui est faite du système de recherche de l’agrégateur de presse. Ainsi, le Mur de la presse permet de trier les unes de la presse française et internationale selon des thématiques et des sous-thématiques. D’autre part, un agrégateur de revue (en open access) comme Paperity propose une recherche par mots-clefs en texte intégral et un service non-personnalisable d’évaluation du référencement d’un article publié.

Les agrégateurs de presse payants

Contrairement à la plupart des agrégateurs de presse gratuits les plus importants, les agrégateurs de presse payants fournissent différents services en plus de leur activité principale de veille de presse. Cela peut s’agir d’analyse sémantique des contenus, d’archivage des articles de presse sélectionnés et sauvegardés sur un compte personnel, de gestion de bases de données d’articles sur un même thème pour être exploités par d’autres employés de l’entreprise, d’exportation au format Excel des références trouvées, de calcul du ROI d’une communication etc. Ainsi LexisNexis, agrégateur parmi les plus importants du marché, oriente ces services vers les métiers pour lesquels leur service principal d’agrégation de presse est fait. On y trouve des logiciels pour rédiger facilement des actes juridiques, des fiches pratiques pour chaque métier suivis (Encyclopédies pratiques), des outils permettant d’identifier les partenaires avec lesquels les clients traitent (Lexis Diligence), de la webométrie (LexisNexis Newsdesk) etc.

On le voit, les agrégateurs de presse payants héritent de pratiques professionnelles anciennes. Parmi celles-ci, la plus importante est bien évidemment le panorama de presse qu’Yves Alix définit comme un “ recueil d’articles reproduits intégralement ou d’extraits, thématique ou non ” et à destination d’une entreprise ou d’un organisme, c’est-à-dire dans un contexte professionnel et au sein de l’entreprise. On notera que bien souvent, outre la définition du public, le choix entre extraits finement sélectionnés et simple citation du chapô des articles avec lien hypertexte permet de distinguer un agrégateur de presse gratuit d’un payant. En outre, un service d’aide à l’élaboration des requêtes de recherche est souvent proposé par ces agrégateurs payants. A ces “anciennes” pratiques professionnelles s’ajoutent de nouvelles méthodes. On peut ainsi compter avec le traitement automatique de texte allant de pair avec l’indexation automatique. Par ces nouveaux moyens, l’agrégation de la presse peut se faire sur des corpus beaucoup plus importants et l’analyse être beaucoup plus rapide. Le panorama de presse manuel nécessitait auparavant la sélection à la main et la découpe puis la photocopie des passages sélectionnés. Avec l’automatisation de ces processus et la constitution des corpus au format numérique, les agrégateurs de presse payants gagnent en rapidité, en efficacité et en efficience. Mathilde Guégan Le Savéant écrit : “ la technologie a permis de faire évoluer les panoramas de presse papier vers des formats numériques. La numérisation et la gestion électronique de document (GED) ont rendu possible la mise en forme automatique de panoramas de presse à partir de bases de données d’articles ” . Par suite, tout le travail auparavant consacré à la fouille manuelle des textes peut être reporté sur la personnalisation des offres pour le client et pour les services accompagnant la veille presse. Tout est donc mis en œuvre afin que : - la lutte contre le bruit soit efficace pour de faire gagner du temps au professionnel - les contenus et informations sélectionnées constituent de précieuses aides à la décision - l’automatisation de la veille permette une réactivité plus grande et soit une source déterminante d’information stratégique Ce basculement d’une offre principale à un panorama d’offres permet à certains agrégateurs payants d’offrir des services à forte valeur ajoutée, nécessaire à leur survie, s’orientant vers le trois objectifs de service qui viennent d’être évoqués. On voit ainsi les leaders du marché proposer des garanties d’efficacité et s’avancer à l’aide de calculs sur le retour sur investissement que permettrait l’adhésion à tel ou tel agrégateur de presse payant. Et du point de vue des agrégateurs payants ? La littérature sur le sujet semble montrer qu’il y a un manque de culture informationnelle chez les clients qui les fait volontairement augmenter les sources de bruit par peur de manquer une information intéressante. C’est un problème qui n’est pas propre aux agrégateurs de presse payants et qui sera étudié plus en détail par la suite. Panorama des agrégateurs de presse payants tiré du travail de JiaQi Song et Justine Mariette : “ o Factiva : Produite par Dow Jones et distribuée par ProQuest, la base Factiva permet de consulter 2 500 journaux et 5 500 magazines en texte intégral, français et étrangers, des dépêches d’actualité, des programmes média, des sites Internet d’actualité économique, des rapports de sociétés offrant notamment les analyses détaillées d’Investext sur les sociétés et les rapports d’activité, des informations financières sur un très grand nombre d’entreprises cotées en Bourse, en France et de par le monde, des archives d’une antériorité d’une dizaine d’années environ selon les titres de périodiques , des images de Reuters, McClatchy, Tribune Photo Service… La base de données est quotidiennement mise à jour, interrogeable par recherche simple, avancée ou guidée. Factiva propose une optimisation de la fonction recherche avec le système de taxonomie Dow Jones Intelligent Indexing™, mis en place dans le monde entier sur l’intégralité des contenus de Factiva. Cet outil permet aux utilisateurs de Factiva d’augmenter la pertinence des résultats de recherche. o Europresse : Société québécoise, produite par Cedrom-Sni. Europresse est une base accessible sur abonnement, qui propose des milliers de titres de presse nationale, internationale, régionale et locale, sous la forme de journaux, de publications spécialisées, de fiches biographiques et profils d’entreprises, de fils de presse, d’émissions télévisées et radiophoniques transcrites, ainsi qu’une sélection pointue de et de sites Web. Europresse propose également l’accès aux contenus du Monde et à ses archives depuis 1987, (plus en option depuis 1944). Les services proposés sont des services de veille et offres packagées selon la structure et ses besoins. Europresse est très utilisé dans le monde de la recherche, et particulièrement par les bibliothèques universitaires, qui proposent l’accès libre en ligne au portail Europresse à partir du site du service documentaire universitaire. o Lexis Nexis : Division du groupe anglo-neerlandais Reed Elsevier, Lexis Nexis est l’un des premiers acteurs mondiaux de l’information économique, juridique et financière. Lexis Nexis exerce dans cinq domaines d’activité : l’actualité juridique, avec un large choix de titres couvrant l’ensemble des domaines, destinée aux professionnels du monde juridique et aux étudiants. La recherche documentaire et la recherche d’informations, avec l’accès aux codes, ouvrages professionnels, universitaires et aux encyclopédies du JurisClasseur. La conception et la gestion de solutions packagées pour la gestion du risque, de la veille et de l’analyse stratégique de l’information en entreprise. La formation, à travers des conférences et des séminaires organisés selon les besoins. o Pressedd : Produit et distribué par la société Européenne De Données. Sur le secteur de la presse française, EDD est largement leader. Le service Pressed regroupe plus de 200 millions d’articles de presse généraliste et professionnelle, à un rythme de plus de 60000 nouveaux articles par jour. Les techniques d’indexation et d’agrégation ont été développées au point que le service Pressed peut aujourd’hui surveiller l’intégralité de la presse française par une simple requête automatisée. Pressedd propose des services de veille informationnelle aux entreprises tels que le panorama de presse et les alertes personnalisées. Pressedd propose deux modes de recherche : recherche gratuite avec une interface simplifiée avec paiement au document, ou abonnement avec interface de recherche experte et surtout la possibilité de créer des panoramas de presse automatisés. Son point fort par rapport aux autres agrégateurs de même taille est la richesse de sa base en presse PQR et PQN, mais aussi depuis 2013 de proposer de la pige audiovisuelle, en analysant tous les contenus audiovisuels et en le convertissant en texte : ce service répond expressément aux besoins de vérification du bruit ambiant autour d’une marque ou d’un produit, pour analyser les retombées médiatiques d’un lancement, d’une réorganisation ou faire de la veille concurrentielle. “

III La collusion entre les agrégateurs de presse gratuits et la presse en ligne A) Les agrégateurs de presse en ligne gratuits Les agrégateurs de presse en ligne gratuits se présentent souvent sous davantage de formes pour leur service principal. En effet on peut compter avec : - un site internet (Google Actualités, Le mur de la presse) - des applications de type varié (simple agrégateur selon mots-clés comme NewsRepublic ou bien nouveaux types d’interaction comme Quartz) - une structure fondée sur celle des flux RSS comme le compte twitter de Limportant.fr - une solution logicielle bien que celles-ci soient peu utilisées La logique suivie par les différents agrégateurs de presse relève de ce que l’on appelle l’appariement. Celle-ci consiste à faire se rapprocher et donc à rendre compatible une offre et une demande en fonction de différents critères géographiques, temporelles, professionnels, économiques etc. Il sera possible de voir que certains voient dans cette logique de l’appariement bien plutôt une logique de passager clandestin économique, profitant d’un service gratuitement pour se développer lui-même comme c’est le cas pour les plateformes payantes de téléchargement illégal de musique ou de film. En tout cas, cette logique de l’appariement s’accomplit pour les agrégateurs de presse par l’accès aux contenus agrégés en fonction d’autres services, comme l’indexation automatique, le recours à des folksonomies et la recommandation collective. Ainsi les agrégateurs de presse gratuits, contrairement aux services de presse fonctionnant plutôt selon une logique de l’actualité, fonctionnent également selon une logique de personnalisation immédiatement accessible. Celle-ci est limitée puisque la personnalisation se fait moins spécifique que pour des services d’agrégateurs de presse payants mais elle semble rencontrer un succès certain. Très probablement, ce qui fait le succès de certains agrégateurs de presse gratuits est le principe du good enough selon lequel il suffit qu’un service ou un produit soit suffisamment bon pour assurer son succès. Ce principe se doublant de la nécessité d’une efficience à toute preuve (le service fonctionne à tout moment par exemple), les agrégateurs de presse gratuits semblent suivre la voie tracée de ces entreprises qui sont les plus grands vendeurs de livre, de services de taxi, les plus grands réseaux sociaux mais ne possèdent pas de librairie (Amazon), pas de compagnie de taxi ni de service de rédaction. De la même manière, les agrégateurs de presse gratuits peuvent se présenter comme des diffuseurs importants de l’information grand public tout en n’embauchant aucun journaliste en son nom propre. Quel est alors le système de financement de ces agrégateurs de presse gratuits ? On le sait, le gratuit s’est peu à peu imposé comme le modèle dominant. C’est un modèle qui n’est pas sans poser de questions ni susciter de nombreuses réactions violentes de la part tant des internautes que des annonceurs qui reportent leur baisse sur les sites. Pour les internautes, cela passe par le recours aux bloqueurs de pub pour contourner les publicités agressives ou tout simplement jouir d’un confort de navigation optimal. Pour les annonceurs et les sites fondant leur économie sur les revenus publicitaires, cela passe parfois par l’impossibilité d’accéder au site si le navigateur est muni d’un bloqueur ou bien le dysfonctionnement de certaines fonctionnalités (modules java, flash ou contenu flou pour le Figaro) sur le site . Contrairement aux agrégateurs de presse payants dont le financement est souvent direct (les clients payent pour les services personnalisés), les agrégateurs de presse gratuits fonctionnent selon le financement indirect grâce à tout un panel de moyens. Parmi ceux-ci les plus importants sont : - la vente d’espaces aux annonceurs (bannières publicitaires, liens sponsorisés). Exemple : les bannières publicitaires sur Yahoo Actualités - la revende fichiers clients (données sur les parcours et profils des internautes issues du data mining). Exemple : les annonces ciblées sur le moteur de recherche de Google. - l’intégration au sein d’un groupe industriel (image de marque ou afflux de visiteurs sur les autres sites du groupe). Exemple : la page d’accueil de msn.com B) Les agrégateurs et la presse en ligne : la coopétition ou la collision ? Ici comme ailleurs, c’est bien évidemment la question du financement qui reste délicate lors de l’insertion des agrégateurs de presse sur le marché de l’information en ligne. Or cette question du financement n’est pas unique et n’est peut-être pas liée uniquement par des intérêts financiers. En effet, la question même du droit d’auteur, y compris dans la question du droit à la paternité fait partie des enjeux des rapports entre agrégateurs de presse et presses en ligne. Enfin le nouveau rapport qu’instaurent les agrégateurs de presse entre la presse en ligne et ses lecteurs puis entre la presse en ligne et ses soutiens financiers oblige à repenser la question de l’acquisition et de la manière dont le lecteur acquiert de l’information de presse. La question du financement. Sur la question du financement des services d’agrégateurs de presse et de la presse en ligne il faut là encore marquer la distinction entre les agrégateurs de presse gratuits et les payants. La question du panorama de presse a assez tôt posé question à ceux qui les mettaient en place, par souci de légalité. Mais les textes de loi concernant la reprographie, créés à la fin des années 1960 puis réactualisé en 1995 face à la place grandissante du photocopieur restaient déjà assez flous : La photocopie d’une œuvre protégée par le droit d’auteur est licite dès lors qu’elle est destinée “à l’usage strictement privé, et non collectif, du copiste”. Cet usage privé pouvait concernait l’entreprise si et seulement si les articles utilisés parlaient de l’entreprise. Dans le cas contraire, l’utilisation à des fins collectives (pour une classe d’étudiants par exemple) rendait la copie sans autorisation illégale . En reprenant le principe des panoramas de presse à destination des entreprises, les agrégateurs de presse payants auraient dû hériter des mêmes conditions légales. Or la lenteur de la législation autour de la question numérique a laissé un flou juridique se propager à l’ensemble des contenus jusqu’à les éditeurs interviennent. Ainsi, des contrats ont été établis pour que les agrégateurs de presse, payants ou gratuits, payent des licences d’exploitation aux gestionnaires des éditeurs. Pour le cas de l’intranet, il s ‘agit par exemple du Centre français d’exploitation du droit de copie pour plus de 600 journaux quand la presse régionale elle a chargé le GIE Panorama PQR de gérer ses droits d’exploitation et de diffusion. Concernant les agrégateurs de presse gratuits, la question a été plus litigieuse. En effet, les agrégateurs de presse fonctionnent soit en citant partie ou totalité d’un article soit en sélectionnant simplement le lien hypertexte qui mène à la source. Dans le premier cas, nous retombons dans le cadre de la législation sur la reprographie excluant la revue de presse. Dans le second cas, c’est la référence à une source extérieure, dont le titre présent dans l’url constitue déjà souvent en lui-même une information, qui est mobilisée. Comme l’indique les débats houleux autour de la loi Numérique concernant l’idée de faire payer ou de demander l’autorisation aux ayant-droits pour pointer vers un lien hypertexte, les éditeurs n’ont pas dit leur dernier mot en la matière. La question du droit d’auteur. En effet, en revenant à cette logique de l’appariement comprise comme passager clandestin économique, il est possible de comprendre les arguments utilisés par les éditeurs pour défendre leur position. De leur point de vue, les agrégateurs de presse principalement gratuits, ne payant pas de droit à pointer vers les liens d’origine mais utilisant les efforts fournis dans la conception des articles sont bien des passagers clandestins. Sans aller jusqu’à la question du contrat d’exploitation du travail fourni par les rédactions de chacun des journaux (Google ayant clarifié cette situation en payant les licences adéquates pour son service Google Actualités), on voit certains agrégateurs de presse en ligne gratuits prendre la peine de placer leur propre url en lieu et place de celle mentionnant le nom de la source. L’url remplacée par L’important au lieu de celle des Décodeurs (le Monde) Ce n’est même plus la question des droits patrimoniaux qui sont en jeu mais celle des droits moraux, touchant à la paternité et à la reconnaissance du travail effectué et dont profite l’agrégateur de presse. Ces éléments d’opposition ne doivent pas faire oublier un élément important : les agrégateurs de presse ont certes besoin des articles de la presse en ligne mais elle-même, au vu de l’influence de certains agrégateurs de presse gratuits, ont besoin de ces derniers. Il n’est toutefois pas possible de nier le rapport concurrentiel qui existe entre les deux : un lecteur peut simplement se suffire de la lecture d’un titre sur la page d’un agrégateur de presse sans jamais aller sur le site source (ni sur sa page d’accueil où le même titre aurait été affiché). Ce paradoxe est nommé coopétition, fusion de coopération et compétition. C’est ce contexte et ses conséquences sur les pratiques informationnelles numériques d’actualité qui seront abordés dans l’étude de cas à venir.

C) Les pratiques informationnelles numériques de l’actualité La pratique de la presse en ligne est très évolutive et cela s’explique par la jeunesse de ce média. Mais elle est aussi très contrastée du fait du large éventail des formes d’usages. Le web 2.0 a vu naitre les applications contributives et la valorisation de celles-ci, ce qui a rendu poreux les frontières entre le public, le contributeur et le producteur. L’autoproduction se traduit ainsi par les commentaires sous un article ou la tenue d’un blog et les discussions sur les réseaux sociaux. C’est d’abord l’évolution d’internet qui influe sur les pratiques des sites de presse en ligne et de leurs utilisateurs. Pour étudier ces pratiques, il convient néanmoins de signifier le non-accès d’une partie de la population à internet et à l’information qui s’y trouve (facteurs d’âge, de revenu, de niveau d’études et de sexe). On estime qu’en France le pourcentage de la population utilisant un ordinateur est de 57 % et d’utilisateurs d’internet 54 %. Les clivages sociaux au sein de cette population ont un effet visible. Les blogs sont créés par des personnes disposant de hauts revenus. Une enquête a révélé qu’un français sur cinq était utilisateur de site de presse en ligne. C’est le plus souvent un homme âgé de 20 à 34 ans. La forte majorité est cadre ou exerce une profession intellectuelle supérieure. Mais cette enquête révèle aussi que seul 8 % considère la presse en ligne comme “ la manière principale de se tenir informé de l’actualité nationale ou internationale “. En termes de fiabilité de l’information, seul 47 % des utilisateurs réguliers des sites de presse les pensent totalement fiables. Les 20-24 ans sont ceux qui pratiquent le plus l’autoproduction et 64 % des 12-17 ans utilise le web pour la recherche d’informations dans le cadre de leurs études. Le jeune public consulte régulièrement la presse en ligne, 28 % des 15-19 ans et 48 % des 20-24 ans. Beaucoup considèrent ce moyen comme le premier pour être informé et globalement, ils ont confiance en lui. Concernant les lieux et les horaires de consultations des sites de presse en ligne, c’est sur les lieux de travail et pendant les horaires de celui-ci qu’ils sont le plus consulté. Cela s’explique par le fait que les ordinateurs ont été présents sur les lieux de travail bien avant d’être présents aux domiciles. Malgré une démocratisation de l’ordinateur au sein du foyer les habitudes n’ont pas changé. Les formes de contribution par les internautes eux-mêmes sont nombreuses. Il est possible, sur un site de presse en ligne, de voter la mise en avant d’un sujet, de créer un blog hébergé par le site de presse, de participer à des plates-formes ouvertes aux contributeurs, d’alerter la rédaction sur un sujet, de participer à des débats en commentaires qui aboutiront à de nouveaux articles. La multiplication de proposition de contenus participatifs par la presse en ligne a créé une fidélisation et tend à valoriser les contenus dits “ amateurs “. Cependant, ces contenus ne sont pas ceux qui sont le plus mis en avant par les sites de presse. Enfin, il faut noter le besoin grandissant de l’utilisateur d’accéder aux sources de l’information mais aussi à sa profondeur. Ce besoin se heurte à l’extrême frilosité des sites de presse en ligne à utiliser les hyperliens au sein des articles par peur de perdre leurs lecteurs. C’est néanmoins une pratique très apprécié de l’internaute qui peut ainsi accéder à des articles, des dossiers, des enquêtes liés à l’information consultée.
D) Etude de cas Le cas de Google News/Actualités Google occupe une position centrale et extrêmement importante dans le champ économique, symbolique et technique de l’information en ligne. C’est d’autant plus vrai qu’il constitue l’exemple le plus accompli de ce qu’est un infomédiaire : une entité qui “ extraie et classe des contenus d’actualité particulièrement nombreux et dispersés afin de proposer aux internautes une information à la fois exhaustive et personnalisable ” . Contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’importance du service d’infomédiaire de presse Google Actualités (déclinaison française du Google News) n’est pas géré par une équipe française mais bien par l’équipe américaine. A l’opposé de ce qu’avait pu proposer Yahoo, se rapprochant de la structure d’un comité de rédaction (agrégateur de presse orienté média par conséquent), l’ensemble des composantes économiques, techniques et juridiques sont régies depuis les Etats-Unis. Du point de vue informationnel, cela implique évidemment que la confiance de Google en ses algorithmes est totale et celui-ci se soucie peu d’une diversification du mode de condensation et distribution de l’information qui est faite. La chose est justifiée par le chef du projet Google News de la façon suivante : l’algorithme opère la réunion de contenus subjectifs, différents ou opposés. C’est l’objectivité de l’algorithme qui assure l’objectivité globale dans la réunion des différentes informations agglomérées. C’est une réponse qui peut paraître séduisante mais elle ignore la question du financement de Google News et du placement des différentes informations au sein même de la page ou des résultats de recherche du site . Une information que Google voudrait voir ne pas être trop mise en avant pour des raisons idéologiques pourrait très bien se retrouver en dernière position sur le page du site. L’idée même de Google News est d’ailleurs née lorsque le moteur de recherche de Google s’est retrouvé incapable de répondre correctement aux questions des internautes le jour même du 11 septembre 2011. C’est une crainte de censure qui trouve dans le mode de financement de Google News un soutien de taille. Ce financement se fait en effet grâce à la vente d’espaces et de liens sponsorisés aux annonceurs.
Du point de vue de l’organisation de la presse en ligne, les relations de Google avec les éditeurs de contenu d’actualité est elle aussi paradoxale et relève complètement de la logique de coopétition. En effet, comme tout agrégateur de presse gratuit, Google News automatise la création de chapô et de sous-titre à partir de liens externes tout en renvoyant vers ces derniers. Or ces informations extraites de sites tiers sont elles-mêmes soumises à droit d’auteur concernant leur formulation. Lors de la constitution du projet de loi numérique, les éditeurs avaient fait pression pour que les liens hypertextes soient eux-mêmes soumis au droit d’auteur. L’absurdité de la chose, détruisant la forme de réseau des pages web (l’hypertextualité), fut mise en évidence et l’idée retirée. Pourtant, comme l’a montré l’exemple de Limportant utilisant sa propre url pour renvoyer vers un site tiers (celui des Décodeurs du Monde), il existe bien un problème de ce point de vue. Pourtant, les éditeurs se trouvent être eux-mêmes dépendant de Google News. En effet, en plus du simple moteur de recherche, Google Actualités apporte 20% du trafic de lemonde.fr, 50% pour le site de L’Express et 30% pour un pure player comme Rue89. Le paradoxe entre l’activité transnationale de Google News et la centralité conséquente (aux Etats-Unis) du mode de décision n’empêche pourtant pas Google de s’adapter au contexte national lorsqu’un problème voit le jour. Ainsi, le reproche fait à Google Actualités de fournir une Une de journal américain à destination des lecteurs français, son absence d’interaction et de dialogue avec les plus grands médias en ligne a vu le géant américain mettre de l’eau dans son vin. Pour cela il a mis en place deux projets : - Le choix des rédactions qui est un encart de cinq articles sélectionnés par L’Express, Le Monde, Le Figaro, Libération et Ouest-France. La question demeure de savoir si cet encart est suffisamment mis en avant s’il apporte un changement majeur dans la politique d’agrégation de Google. L’avantage est toutefois que ce sont de nouveaux des journalistes qui font un travail de curation et non plus le système d’agrégation de Google News. - Living Stories réunissant le New York Times et le Washington Post avec Google News de décembre 2009 à février 2010. L’idée était de consacrer une page à un événement en le présentant dans le long terme. Pour cela, les articles concernant cet évènement étaient agrégés du début du traitement (les premiers articles sortis sur le sujet) jusqu’à ses conséquences. Les éditeurs ont eux aussi bon gré mal gré mis de l’eau dans leur vin . On remarque que les sites d’informations en ligne des grands journaux adaptent leur contenu et la forme de ce dernier pour les algorithmes de Google News. De la même manière que les pratiques de SEO se répandent pour être bien placés dans le moteur de recherche de Google, de telles techniques sont utilisées par les éditeurs des sites de presse en ligne afin d’être bien placés dans le fil de Google News/Actualités. Cela passe tant par l’utilisation de certains termes dans les titres, des formulations favorables à un bon référencement que par le choix d’une architecture flottante du site de presse. Cette dernière permet ainsi de multiplier les chances d’apparaître dans le fil de Google News.

Le cas de Libération C’est en 1995 que Libération commence son expansion sur internet. Dix ans plus tard Libération.fr est le deuxième site de la presse quotidienne française, sur environ une trentaine de sites de quotidiens. Ce succès s’explique d’abord par la fidélité des lecteurs de ce journal. C’est un succès tant public que technologique. Néanmoins, il est important de noter le contexte dans lequel cette transition a lieu. Le journal traverse alors deux crises majeures : celle de Libération au niveau financier et celle de la presse écrite en général en France. La deuxième s’explique par une diminution des temps de lecture, la baisse de la régularité de la lecture de la presse, la baisse des recettes de la publicité et la baisse de crédibilité de la presse quotidienne nationale. L’érosion des ventes du journal commence en 1990. Pour l’enrayer, décision est prise d’augmenter le nombre de pages du journal et ainsi de créer des cahiers thématiques. Cette nouvelle formule sort en 1994 mais, malheureusement, le public n’est pas au rendez-vous. C’est dans ce contexte, qu’un correspondant du journal revient de New York avec la volonté de faire profiter le journal de ce tout nouveau média qu’est internet. Un nouveau cahier sur ce thème est créé et devient rapidement une référence et remporte un franc succès auprès des lecteurs. Les quelques pages de libération.fr, hébergées sur le site du CNAM deviennent rapidement des cahiers puis un site à part entière. Aujourd’hui encore, nombre de spécialistes de la presse et de journalistes s’interrogent sur le pari fou du journal qui s’est lancé sur internet. Le premier objectif était simple : atteindre les lecteurs lointains, en particulier les expatriés. Les premiers éléments multimédias apparaissent en 1998. Il y a peu de concurrents, en dehors de Yahoo qui diffuse les brèves des agences de presse. Les membres de la rédaction ont tous accès à internet et possèdent tous une boite mail. C’est une période prospère pour le journal. Le choix de Libération se résume à cette idée : deux médias, une rédaction. Cependant, le début des années 2000 marque le divorce entre le nouveau média et le traditionnel papier. Le site Libération.fr est perçue comme une menace pour l’existence du journal papier. On parle de la cannibalisation du web sur le papier. Les courbes d’audiences se croisent, les journalistes de la version papier sont déconsidérés. Le malaise s’installe et il est commun à toutes les rédactions qui ont fait ce choix. De plus, la question de la duplicité du journal sur internet se pose. Le site doit-il se contenter d’être une version numérique des articles ? Si c’est le cas, comment expliquer la gratuité de la version en ligne tandis que la version papier demeure payante ? Il est vite apparu qu’il fallait produire des contenus différents car les lecteurs ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions : deux modes de consommation différents. Les deux modèles économiques, quant à eux, ne sont pas les mêmes : d’un côté la gratuité financée par la publicité et de l’autre le lecteur qui est avant tout un acheteur. La solution de faire payer une partie du site à l’utilisateur a été émise mais est cependant très vite abandonnée à cause des concurrents qui sont quasiment tous gratuits et des internautes peu enclins à payer pour accéder à ce contenu. À la fin des années 90, Libération.fr devient alors très consulté mais toutes les pages sont produites manuellement. Aux débuts des années 2000, le site essuie un accident qui le prive de ressources publicitaires, cela entraîne une grosse perte financière et débouche sur un plan social au sein de l’équipe dédiée au site. Deux événements vont permettre à Libération.fr de se réinventer et de mettre en place l’information réactualisée en continu : les attentats du 11 septembre 2001 et les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Les informaticiens modernisent le site et font en sorte que les journalistes puissent intégrer différents formats de contenu numérique. À ce moment-là, le site ne propose que peu de services aux lecteurs. En 2004, l’audience du site est excellente même si la lecture sur le papier décline de plus en plus. Internet devient un réel marché pour les publicitaires et Libération.fr en profite largement. Les journalistes de site sont de mieux en mieux acceptés par la rédaction. Libération.fr est très rentable depuis 2006. Mais ces dix dernières années Libération a traversée plusieurs grosses crises. Les nouveaux propriétaires du journal ont choisi comme stratégie pour sauver Libération de tout miser sur le numérique. Bruno Ledoux déclarait une position extrêmement claire dans Le Monde du 7 juillet 2014: “ cela ne sert à rien de remettre de l’argent dans le papier “. Néanmoins le papier reste la plus importante source de revenus de la presse quotidienne nationale, l’Internet payant peine à s’imposer comme un modèle vraiment rémunérateur. Décider d’abandonner totalement le support historique paraît alors très incertain. La nouvelle formule “ web first ” a été lancée en juin 2015. Laurent Joffrin déclarait alors : “ Libération était un quotidien qui publiait une version numérique. Libération sera un site qui publie un quotidien “. L’objectif est de peu à peu abandonner le journal papier, pour générer plus de profit avec les instruments numériques, mais abandonnant par la même occasion les traditions éditoriales historiques du titre. Au regard de ce qui a été dit pour le cas de Google, il y a fort à parier que ce basculement du poids du journal vers la version web est risqué à plus d’un titre. Conclusion Si les éditeurs, les agences et les rédactions sont les producteurs de l’information, il faut noter leur forte dépendance aux infomédiaires, contraction d’information et d’intermédiaire. Le terme “ infomédiaire ” désigne les différents moyens d’accès et de distribution de la presse en ligne, que ce soit les moteurs de recherche, les portails, les agrégateurs mais aussi les réseaux sociaux. Ces infomédiaires dépendent au moins autant de la presse en ligne, qu’elle même dépend d’eux, c’est le phénomène de coopétition. Cette interdépendance est donc l’enjeu de la presse en ligne aujourd’hui. C’est dans ce contexte, que les rédactions doivent travailler de plus en plus en flux tendu pour répondre à la demande des internautes. Les filières d’accès à la presse en ligne se divisent donc en deux grandes entités : les infomédiaires et les éditeurs. La principale bataille se joue sur la publicité, puisque celle-ci est la principale source de revenus et permet la gratuité de beaucoup de contenus. L’autre affrontement, né d’un flou juridique dû à l’apparition des nouveaux médias ces dernières années, est celui du droit d’auteur. Les éditeurs de presse en ligne se sont alors engagés dans une lutte contre le géant Google pour faire valoir les droits moraux et patrimoniaux de leurs contenus. Enfin, il convient de noter l’explosion de l’accès à la presse par les réseaux sociaux comme Facebook. Le partage des articles, la création des pages “ fan ” des sites comme lefigaro.fr ou lemonde.fr ont permis une autre visibilité à ces producteurs d’information. D’autre part, les sites des grands quotidiens ont très vite su réagir à la démocratisation des smartphones et tablettes en créant des applications pour accéder à leur contenu. Il est important de rappeler que ces modes d’accès apparaissent dans un contexte de déclin de la presse papier. Pour y faire face, les quotidiens ont généralement opté pour une de ces deux formules : la substitution partielle ou totale de certains articles ou la complémentarité web / papier. Toutefois, cette option web voit les éditeurs de presse traditionnelles se découvrir des concurrents non plus de contenu mais des concurrents technologiques et informationnelles (d’accès à l’information) dont ils doivent à présent partager les règles.

Bibliographie : - Patrick Le Floch, Jean-Marie Charon, La presse en ligne, La Découverte, 2011 - Guillaume Sire, “ La conception de l’actualité par Google “, Le Temps des médias 2015⁄1 (n°24), p. 209-224 - Camille Dupuy, “ Les travailleurs du Web : innovation et catégories professionnelles dans la presse en ligne “, La Revue de l’Ires 2013⁄2 (n° 77), p. 107-127. - Robert Boure, Nikos Smyrnaios. “ L’infomédiation de l’information en ligne : le cas des filiales françaises de Google et de Yahoo “, Document numérique et société, Sep 2006, France. pp.43-55. - Franck Bousquet, “ L’information service au coeur de la reconfiguration de la presse infranationale française “, Réseaux 2015⁄5 (n° 193), p. 163-191. - Jean-Marie Charon, “ De la presse imprimée à la presse numérique. Le débat français “, Réseaux 2010⁄2 (n° 160-161), p. 255-281. - Stéphane Cabrolié, “ Les journalistes du parisien.fr et le dispositif technique de production de l’information “, Réseaux 2010⁄2 (n° 160-161), p. 79-100 - Fabien Granjon, Aurélien Le Foulgoc, “ Les usages sociaux de l’actualité. L’Expérience médiatique des publics internautes “, Réseaux 2010⁄2 (n° 160-161), p. 225-253. - Marc Tessier, La presse au défi du numérique, rapport au ministre de la culture et de la communication (2007) - Clémence Jost, “ Veille : bien choisir son agrégateur de presse “, Archimag (avril 2014) - Mathilde Guégan le Savéant, mémoire pour l’institut national des techniques de la documentation “ Analyse de la valeur d’un panorama de presse. Le cas de l’Atelier parisien d’urbanisme “ Les auteurs de ce dossier tiennent à remercier JiaQi Song et Justine Mariette de bien avoir voulu les autoriser à consulter leur dossier “ Les agrégateurs de presse payants à l’ère du numérique, quelle valeur pour l’information ? “. Il nous a permis de mieux saisir la part des agrégateurs payants tout en nous confortant dans notre choix de s’intéresser plus particulièrement aux conséquences économiques et informationnelles des agrégateurs de presse gratuits face à la presse en ligne.