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Le livre numérique dans les BU nord-américaines

Conférence de Lidia Huziel , Directrice de la Division des Langues Occidentales et Conservatrice pour l’Europe de l’Ouest à la Bibliothèque de Harvard.

La bibliothèque de Harvard

L’université de Harvard a soixante-treize bibliothèques dispersées pour dix-huit millions de volumes. C’est le plus ancien réseau de bibliothèque aux USA et le plus grand système université (privé) des USA.

La bibliothèque Widener est la pièce centrale de la BU centrale qui a pour particularité d’avoir un fond couvrant tous les continents (judaïsme, latino-américaines, M-Orient, etc.). Son département des Langues Occidentales achète tout ce qui se fait en SHS sans vraiment de restriction au niveau des langues. Sur le budget de 6M d’achat de ressources, 4M pour le papier et 2M pour le numérique bien que celui-ci soit variant d’une année à l’autre (BDD, index, revues).

Ses missions sont de développer des collections de recherche en se concentrant sur les publications courantes contemporaines dit Mainstream Publishing Output (80% de l’activité) et les éphémères (comprenant sources primaires et livres rares, 20% de l’activité).

Le marché du livre numérique aux pays anglophones

L’offre numérique apportée par les éditeurs est très importante dans le monde anglo-saxon, une offre abondante mais aussi de plus en plus complexe.

Depuis 2006 le marché du livre numérique n’a cessé de croître au point de représenter 10% du marché du livre aux Etats-Unis. Les ventes de livres électroniques ainsi que leur édition continuent à augmenter eux aussi d’environ 5% par an. Le marché du livre numérique dans les pays anglophones est dominé par deux sociétés que sont Amazon et Barnes & Noble (85% des parts de marché). 99% des bibliothèques universitaires ont des livres numériques à prêter. Amazon et Barnes & Noble sont orientés sur la vente aux particuliers, pas du tout pour de la recherche ou les bibliothèques qui font appel à EBSCO.

Aujourd’hui 30% de ce qui existe en papier est disponible au format numérique dans les offres alors qu’il n’était qu’à 6% en 2005.

Concernant l’offre, évidemment c’est la vente au grand public qui domine (fiction, jeunesse, adolescent). Le marché du livre numérique est prévu pour continuer à croître dans les années en venir.

Défis, difficultés, opportunités du développement des collections numériques dans les BU N.-A.

Distribution du contenu numérique via les éditeurs du livre numériques, fournisseurs, agrégateurs du contenu électronique.

Les ebooks sont commercialisés aux bibliothèques universitaires via quatre moyens principaux :

Un sondage réalisé aux USA montre ainsi que les plus utilisés du pays sont EBSCO/NetLibrary/ebrary (75% des répondants) puis Gale (49%, fait de la SHS), Oxford University Press (41%), Cambridge University University Press (39%).

Du point de vue de l’acquisition du contenu numérique il est acheté : - Via des consortiums des bibliothèques universitaires ou de recherche soit régionaux comme NERL (NorthEast Research Libraries) soit très spécialisés comme CIFNAL (achat de livre numérique en français pour toutes les bibliothèques d’Amérique du Nord). - Achat direct chez les éditeurs ou fournisseurs/agrégateurs du contenu numérique - Intégration du contenu Open Access (à but non lucratif)

Acquisition du contenu directement auprès des éditeurs ou des fournisseurs du contenu numérique

Harvard négocie avec de Gruyter, Oxford UP, ProQuest, Gale etc. Travailler avec des consortiums empêche pas d’acheter individuellement puisque toutes les universités n’achètent pas au même niveau. Risque que Harvard joue dans les consortiums pour se réserver sa

Les modalités d’acquisition des livres numériques sont soit :

Actuellement, tous les fournisseurs d’accès au livre numérique offrent un accès annuel ou perpétuel (Elsever fait annuel et Gale du perpétuel pour la même offre). 75% des accès annuels et perpétuels ont été tarifiés en fonction du nombre d’étudiants inscrits dans un établissement, 25% ont été tarifés en fonction du nombre des usages réels existants. Acquisition des titres individuels ou des bouquets des titres assemblés autour d’un sujet ou d’une discipline spécifique.

Les bibliothèques de recherche Nord-Américaines font de plus en plus de libération juridique

Les défis et opportunités des acquisitions numériques concernent la sélection, les licences d’accès, l’acquisition et la gestion des ebooks. Des études récentes montrent que les difficultés sont :

Le Projet MUSE

C’est une plateforme de diffusion de contenus numériques en SHS, au début surtout des revues et maintenant davantage des livres. La sélection est élitiste : des éditeurs de qualité avec des auteurs très respectés.

Commencé en 2013-2014, il a débuté avec 30 000 numériques (20 000 publiés avant 2012, moins de 3000 chaque année depuis). Evidemment il en ressorti beaucoup de doublons (20 000 environ) mais c’était volontaire ! Ce n’est pas un choix qui est repris par les autres institutions qui font un choix en achetant soit du numérique soit du papier, pas les deux formats pour un même contenu. Une étude réalisée ensuite a permis de savoir comment l’utilisation des ebooks peut être comparée à celle des livres imprimés et comme cette utilisation des ebooks agit sur l’utilisation du livre imprimé. Deux principes devaient être vérifiés : les livres numériques n’ont pas supplanté le livre imprimé (en tout cas en SHS), les livres numériques sont davantage utilisés pour la “référence rapide” (trouver une information d’une façon plus rapide qu’en se déplaçant jusqu’au silo) et l’imprimé plutôt pour la recherche, la lecture approfondie.

Comment ebooks et livres imprimés peuvent être comparés ? C’est difficile parce que l’usage est sur-compté dans un cas (chaque consultation, même d’un micro-seconde est reportée dans le compte numérique) et sous-compté dans l’autre (on ne compte que les sorties de la bibliothèque par exemple).

Les résultats sont : 64% des livres achetés ont été consultés au moins une fois contre 47% pour l’ebook. En moyenne, pour un usage normal (pas seulement consulté une fois), les deux formats sont pourtant équivalent (83%).

Questions de l’étude

Q1 Est-ce que le numérique est utilisé pour découvrir le même contenu en version imprimé ? Les utilisateurs goûtent-ils au numérique avant d’aller lire en profondeur la version papier. Seulement 1 à 2% ont été consultés dans les deux formats et donc non, le numérique n’est pas utilisé pour goûter du papier.

Comment l’usager fait le choix entre l’ebook et l’imprimé (selon le sujet, l’année de publication, la qualité de l’éditeur, le type de travail qu’il a à faire ?)? On sait que les usagers en SHS utilisent les deux (quand une classe de livre est très empruntée en papier elle est très empruntée aussi en ebook). On remarque que plus on se rapproche des hard sciences sociales (économie), plus l’utilisation est marquée d’un format à l’autre. En outre, on voit que les grands éditeurs sont plus empruntés en format numérique qu’en papier pour les usages+1 alors qu’il redevient équivalent d’un format à l’autre pour l’usage moyen (used average).

Q2 Est-ce que et comment l’usage des livres numériques influence l’usage des livres imprimés ? L’état de l’art aura tendance à indiquer que le livre numérique influence en mal le livre papier, causant petit à petit son déclin (j’achète numérique donc j’achète plus papier). Or ces études étudiaient des bibliothèques qui avaient déjà changé leur politique documentaire, biaisant les résultats (sûr que les gens utilisent moins le papier si t’achètes moins de papier). Ces études ignorent également le fait que les gens recourent de moins en moins au papier indépendamment de l’existence ou non d’un équivalent numérique.

Les études menées par la bibliothèque de Harvard ont eu pour conclusion que sur la collection de 30 000 il y a eu une diminution en moyenne de 35% de l’utilisation d’un titre de la première à la troisième année de son cycle de vie. Selon l’étude de Harvard, c’est lié au vieillissement naturel de la forme imprimé, l’influence du numérique n’est pas si consistante que ça

Conclusions de l’étude

  1. Les utilisateurs veulent les deux formats et ils utilisent les deux formats différemment.
  2. Le livre numérique ne semble pas influencer considérablement la consultation des livres imprimés.
  3. Les livres numériques influencent les livres imprimés mais pas autant que précédemment rapporté.

Pour pouvoir véritablement tirer des conclusions de cette étude, il faut prolonger cette dernière par des enquêtes qualitatives, en interrogeant les usagers. En l’état, l’étude permet de négocier de meilleurs prix avec des vendeurs et les fournisseurs du contenu numérique.

Du point de vue de la politique documentaire, Harvard persévère dans la logique du just in case au lieu de celle du just in time privilégiée par d’autres universités. Pour les acquisitions à long terme, la fonction patrimoniale, ils privilégient le format ebook (sauf pour les pays en voie de développement). La direction de la bibliothèque pense qu’on va se tourner de plus en plus vers le livre numérique mais il faut pouvoir appuyer ça sur des données, ce que permet de faire les études sur le projet MUSE.

Questions du public

Avez-vous pensé à un modèle de vieillissement du livre numérique ?

—> pas encore mais c’est vrai que ça viendra, le vieillissement du contenu vaut tant pour l’ebook que le papier même si l’ebook peut un peu se mettre à jour

Vous achetez en ebook pour conserver mais ça veut dire que la politique de conservation recouvre celle de l ’usage ?

—> en fait c’est plus complexe que ça, ça fonctionne davantage par spécialisation et on agit au détail voire au cas par cas pour chacune des différentes spécialités puisque l’université en est riche

Concernant l ’utilisation de l’ebook comme “référence rapide”, Arthur a fait une étude sur l’utilisation de ces manuels de référence dans le cadre des recherches sur le cancer et contrairement à ce qui était attendu, les médecins (quel que soit leur âge ou leur avancement de carrière) préfèrent toujours le papier. Peut-être est-ce dû à la profession.

—> des études similaires à celles présentées faites à Princeton ou à Columbia ont montré que certes d’un domaine à l’autre les usages changent mais même, au sein d’un même domaine, d’une université à l’autre, on observe des “cultures locales”.

Quelle est la part des consortiums dans les achats par rapport aux achats individuels ?

—> dès qu’il y a quelque chose qui intéresse deux universités, ça passe par le consortium le plus souvent. Mais, comme déjà dit, Harvard a des plus gros besoins et fait jouer ces gros besoins avec les besoins du consortium (ok pour votre offre pour le consortium mais nous on veut 75% de réduction).

Il y a une tension entre le just in time (la collection se construit à la demande en gros) et la conservation

—> Harvard va rester une bibliothèque du just in case mais en plus ciblé sûrement. Par exemple, ni Princeton ni Harvard ni Yale n’ont de département en langue scandinave, pourtant ils achètent chacun just in case. Ils songent alors à faire un fonds unique au niveau national pour éviter les doublons d’une université à l’autre.

Comment produisez-vous ces données ?

—> Il y a des bibliothécaires spécialistes, on ne fait pas appel à un prestataire extérieur et quand on a besoin d’un expert sur un point il est souvent disponible à Harvard car c’est un campus très important.

Comment expliquer que dans les courbes d ’usage ça ne commence pas au plus haut alors que les livres devraient être attendus ?

—> c’est que ça dépend d’une part de la réputation du contenu qui prend du temps et d’autre part des logiques pédagogiques entrent en jeu (un gros livre qui sort en début d’année ou fin d’année n’aura pas le même impact).

Concernant l ’abonnement annuel, est-ce que les gestionnaires des bibliothèques n’en profitent pas pour acheter pendant un certain nombre d’années, celui pendant lequel il va intéresser les usagers, puis après on l’abandonne et on récupère le budget pour acheter les nouveaux contenus ?

—> Harvard est moins concerné parce qu’ils font du patrimonial mais oui, tous les ans ils examinent si une souscription vaut le coup ou pas.

Du coup il y a des livres disponibles uniquement en numérique qui disparaissent ?

—> Oui on peut dire ça, mais c’est surtout dans des disciplines particulières comme la médecine ou les sciences dures où le caractère périssable de cet accès annuel peut se trouver mais sans se faire sentir (car le contenu du document a expiré).

Combien de personnes travaillent dans les bibliothèques de Harvard ?

—> 700 mais le système est décentralisé