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Économie du document

Billet de synthèse du MOOC de l’ENS Lyon et de l’Enssib intitulé « Économie du document »

Les différents domaines d’approche économique

Trois approches économiques du document et de l’information sont à distinguer. L’économie de la culture étudie aussi bien les activités artistiques que les mécanismes à l’oeuvre dans les industries culturelles. L’économie de l’information s’intéresse aux nouveaux liens entre nature de l’information (effets de réseau par exemple) et conséquences économiques. L’économie du partage, moins institutionnelle que les précédentes, insiste sur la valeur créée par le partage des documents et des données (Big data) en s’appuyant sur la neutralité du net. Le droit intervient pour border les analyses de ces trois champs concernant le respect de la propriété privée, la confidentialité des données et leur utilisation, etc.

Les sept piliers de l’économie de l’information et du document

Sept piliers interdépendants de l’économie de l’information et du document permettent de cerner la nature polymorphe de ces objets. **La conservation **indique qu’ils sont des biens non-rivaux (le partage ne diminue pas la valeur) et non-exclusifs (la possession ne prive pas un autre de celle-ci) mais touchés par la rivalité de lecture en contexte numérique. L’information était pourtant auparavant un bien non-rival exclusif à cause du support limité en nombre. **La singularité **renvoie au modèle du prototype qui est celui du document - c’est cela qui donnera naissance d’un côté aux biens communs et de l’autre à la propriété intellectuelle. **L’interprétation **s’entend aujourd’hui au sens où le numérique a modifié notre rapport à l’écriture (UX) et à la lecture (partage de l’attention, sérendipité réduite) mais l’information reste toujours sujette à interprétation sociale et individuelle. **La plasticité **met en lumière la nature décomposable et recomposable du document (téléchargement, pastiche) qui font du web l’objet d’une redocumentarisation. Les biens informationnels sont également soumis au principe de la promesse : ce sont des biens d’expérience qu’il faut consommer avant de savoir s’ils satisferont le besoin informationnel face à une offre de ces biens de plus en plus grande. L’attention rappelle que le marché de l’information est biface : l’information est vendue aux consommateurs et une deuxième fois aux annonceurs pour lesquels l’exploitation des traces (big data , digital labor) est vitale. Enfin la résonance synthétise l’idée selon laquelle plus un document est connu, plus il sera lu et vice-versa au point qu’on assiste à une accélération du temps documentaire sur le web (newsfeed versus journal à heures fixes).

Les quatre filières d’origine et le web

Les caractéristiques économiques du document (singularité, promesse etc.) se retrouvent dans les déclinaisons industrielles auxquelles celles-là donnent lieu. Ces quatre filières industrielles sont :

  1. l’impression -> l’écrit (presse et édition)
  2. le réseau -> les télécommunications (téléphone, fax)
  3. l’enregistrement/la diffusion de l’image et du son -> l’audiovisuel (tv, radio)
  4. l’informatique -> le web (BDD et web de contenu)

L’histoire des télécommunications et celle de l’audiovisuel se font toutes deux dans un sens de plus en plus individuel. De la radio au podcast, de la naissance des masses au XIXe siècle aux anonymes célèbres d’Instagram, l’histoire industrielle de ces filières fait la part belle à l’individuation. L’histoire de l’écrit est moins semblable et suit davantage les évolutions techniques (codex, presse, paperasse puis fichiers numériques) que les évolutions techniques ne suivent les mœurs. L’histoire de l’écrit rejoint toutefois celle de l’histoire de l’informatique qui est également davantage une histoire du support que du contenu avec la période hardware, software puis Google. Aujourd’hui, la richesse est ainsi à rechercher dans les contenus et leur présentation.

Les origines idéologiques du web sont à chercher d’une part dans le libertarianisme et d’autre part dans les mouvements contre-culturels.

Les pratiques et les marchés

D’après les chiffres clés de 2016 officiels, la part des dépenses culturelles dans le PIB est stable (léger pic en 2004, sûrement dépenses culturels numériques). En revanche la place des différents acteurs se modifie et voit le renforcement de l’importance du processus de structuration de la filière numérique. Les filières de contenant (télécommunications et informatique/poste et calcul) dominent et supplantent en importance les filières du contenu (audiovisuel et presse). Avec le développement mondial d’internet, l’arrivée des “plateformes d’intermédiation” (moteurs de recherche, médias sociaux et streaming) a accentué le poids du contenant en dominant encore plus le contenu (algorithmes de recherche selon certains critères par exemple) quitte à ne pas payer les producteurs de contenu comme c’est le cas dans le streaming de musique (voir[e] également le digital labor).

Deux changements culturels majeurs à noter pour les générations crise/sida/internet [1980:2000] sont :

La prospective montre l’émergence de la culture numérique qui pourrait se caractériser par : un détachement du format directement physique au profit du dématérialisé, un esprit de gratuité de la consommation, des exigences de personnalisation, normalité de la relation sociale (ou de socialisation) à distance, l’importance du multitasking. Cette culture numérique brise le lien entre rituel et habitude tout en créant des ruptures au sein des générations. La Kaiser Family Foundation a ainsi montré que la génération M2 (8 à 18 ans) passe en moyenne presque 8 heures devant des médias d’ entertainement.

Toutes ces modifications impliquent pour le consommateur le passage d’un marché de contenu (le journal télévisé, le journal quotidien ou hebdomadaire) à un marché d’accès (personnalisé en outre) et “gratuit”. Les conséquences économiques pour les médias à un seul canal se font sentir lourdement - et cela ne concerne pas uniquement la culture.

Ailleurs comme sur le web, la concurrence entraînant la concentration, le marché de la publicité sur le web prend lui aussi du plomb dans l’aile face à la lassitude des consommateurs devant les publicités intrusives et, plus modérément, l’utilisation économique de leurs données personnelles.

Les modèles de médias et le pentagone transmédia

Les modèles de médias sont au nombre de trois (édition, bibliothèque, spectacle) ou cinq (presse et web). Ces cinq modèles gèrent collectivement les documents publiés dans le monde. Ils ont toutefois des **modèles de production et **de consommation , de distance d’accès , de **temporalité d’accès **et de **répartition du prix **qui les différencient et permettent de reconstituer le pentagone de la gestion collective des documents. Le dernier venu, le web devient à lui seul un modèle de méta-média qui chapeaute tous les autres au point d’être à son tour différenciant. Le méta-média du web ne remplace pas les précédents, YouTube n’a pas tué la télé mais il renouvelle les pratiques et est facteur de continuité entre les modèles dans la gestion d’accès aux contenus par des moyens communs (paiement par la publication ou OA, etc.).

Il existe toutefois de réels ruptures qui sont pour chaque arête du pentagone :

Commentaires sur l’économie du document

Pourquoi parler d’économie du document ?

L’économie des documents peut paraître comme une discipline anachronique voire dépassée. Dépassée par le caractère techniquement complexe des documents présents sur le web, dépassée par l’importance des lois économiques qu’elle doit mobiliser pour prétendre l’analyser, dépassée par les ressources théoriques qu’elle doit mobiliser pour circonscrire son domaine d’application. Le fichier numérique, la data, les nouvelles formes prises par le tertiaire, la sociologie mouvante du numérique sont autant d’éléments en apparence extérieure qui viennent la traverser et qu’elle se doit d’intégrer dans ses réflexions. Les outils à sa disposition ne sont à proprement parler pas les siens, qu’ils soient de l’ordre du juridique, de l’économie de la culture ou des propositions de militants de tout bord (des partisans de la disruption économique aux libristes). C’est cette richesse qui peut laisser dubitatif : y a-t-il toujours lieu de parler de document ? D’unifier derrière un seul terme, assez ancien qui plus est, un ensemble de phénomènes et d’objets aussi hétérogènes ? La spécialisation des disciplines (spécialiste des médias écrits, de l’économie du partage, de l’histoire de l’informatique, des spectres politiques à l’origine du réseau internet etc.) sont autant de raisons de croire en l’inadéquation d’un tel projet.

L’économie du document comme mixte de théories

Pourtant, si l’on se réfère au manifeste élaboré par Suzanne Briet dans les années 1950 (Qu’est-ce que la documentation ?), la documentation est bien une “nécessité de notre temps”. Il ne s’agit plus de prétendre imposer d’en haut un ordre aux documents sagement harnachés à leurs étagères, à leurs supports et à leurs cotes Dewey mais de refaire ce geste constitutif de toute science : mettre de l’ordre en vérifiant des modèles théoriques et en travaillant sa méthodologie. Cet ordre se travaille dans les faits, par des entreprises aussi concrètes que celles de normalisation et de standardisation qui occupe le web, mais également théoriquement par la saisie sous formes de loi et de corrélations du nouvel environnement numérique de l’explosion documentaire. En ce sens, l’économie du document fait montre d’une ambition presque démesurée et, loin d’être des aveux d’échecs, le recours à d’autres disciplines est la preuve de cette ambition. C’est donc moins sa capacité à correspondre à des objets spécialisés qui fait la force du concept de document que le vide qu’elle laisse disponible. C’est ce vide qui lui permet autour de caractéristiques non figées (les sept piliers de l’économie de l’information et du document) de recueillir les évolutions à l’œuvre dans :