Quel design pour les DH à l'Université ?
Les éditions B42 proposent dans leur collection « Esthétique des données » dirigée par Nicolas Thély le premier livre d’Anthony Masure, Design et humanités numériques. Un soin tout particulier a été apporté à la conception générale de l’ouvrage tout en conservant les acquis de lisibilité et portabilité du format poche, pour le dire platement : le livre est beau.
« Le livre est beau », normal pour un maître de conférence en design ? Eh bien pas si sûr justement. Ou plutôt ce n’est pas tant son art qui importe ici que, notamment, l’existence d’un site compagnon présentant d’autres travaux de l’auteur et étendant le propos de celui-ci. Car c’est bien le parti d’Anthony Masure de montrer que le design ne consiste pas (ou pas uniquement) à produire de jolies formes mais à permettre, par une certaine pratique que le designer acquiert au contact de matériaux divers, l ’apparition de formes réellement nouvelles dont la publication numérique est un des nombreux aspects1. Cette capacité de modaliser (créer des formes nouvelles) se fait subversive une fois couplée aux expérimentations, aux réalisations et aux potentialités critiques propres aux Humanités irrémédiablement devenues numériques2.
Alors que les ordinateurs se sont historiquement inventés dans le prolongement de modèles cognitifs comportementaux, il nous faut œuvrer à en faire des appareils, c’est-à-dire des machines ouvertes à de multiples formes de lecture, d’écriture et d’expériences esthétiques. (p.146)
Les deux manières d’investir (dans) la recherche
Le terme d’humanités numériques recouvre un spectre assez large de pratiques et de réflexions. C’est en particulier l’acception du terme Humanités qui devient ambiguë car elle vient s’opposer à tout ce que le terme « numérique » charrie d’idéologie positiviste, d’accointances capitalistes ou de solutionnisme technologique. L’hypothèse d’Anthony Masure est que la saisie des « outils » numériques par les SHS pourrait tirer profit de ce flou pour avancer de deux manières.
La première manière de profiter des enjeux des DH serait de donner un tournant davantage politique à la pratique de celles-ci. Elles pourraient profiter de leur caractère expérimental pour se détacher des impératifs économiques classiques (ROI des coûts de la recherche) et des méthodes de penser propres au discours économique ambiant qui s’immisce dans la recherche (itération, méthode agile, conception de la personne comme visiteur/utilisateur/usager, innovation au service de l’efficience). Il y aurait maille à partir entre les DH et la lutte contre ce que Boltanski et Chiapello avaient appelé « le nouvel esprit du capitalisme » caractérisé entre autres par la disparition de la bordure entreprise-État ou public-privé et le devenir-consommateur de l’individu3.
La deuxième manière de tirer parti de la conception paradoxale des DH consiste à faire participer les designers aux projets de DH. Cette participation permet en partie mais pas uniquement de donner un sens visible aux productions du traitement automatique des données, à accorder le discours de la recherche à ce qu’elle veut rendre perceptible , réduisant l’écart entre le visible et le discours porté sur ce visible et qui, par nature, diffère toujours du fait même de l’emploi d’une langue avec tout ce qu’elle emporte d’arbitraire4. C’est en partie déjà le cas, dans ce que Anthony Masure identifie comme la deuxième strate des DH. Mais c’est une manière trop réductrice de concevoir le design, lequel se révèle un précieux adjuvant dans la méthode de recherche elle-même. Parce qu’il est avant tout plongé dans sa pratique, le designer peut emmener un projet de DH dans des voies a priori étrangères à la discipline convoquée et à ses canons de recherche, retrouvant le cœur pluridisciplinaire appelé de ses vœux dans le Manifeste des Digital humanities (2008).
Le design en amont : quand faire c’est dire
Le design comme élément perturbateur de l’ordre machinique fonctionnel
En somme, le design pourrait aider les DH non pas à créer des outils au rendement plus efficaces mais à créer des manières critiques de se saisir des outils numériques. Le designer aiderait à mettre en pratique des manières de s’approprier, de s’appareiller ce que le numérique met à disposition du chercheur. Entre le déterminisme technique et l’enthousiasme cynique de certaines industries, il y a la place pour une appropriation humaine et en particulier critique des machines. Le recours à un designer permettrait en ce sens de mettre l’accent sur l’heuristique, sur ce qui a trait au processus de recherche seul, sans considération d’un objectif préconçu, sans considération immédiate d’un résultat exploitable.
Le design fait alors office de pivot à partir duquel d’autres manières d’agréger le sensible et de le représenter voient le jour non plus seulement en aval (une belle UX, un beau site) mais aussi en amont, dans le détournement des outils conçus pour tel ou tel usage attendu et dont le résultat finit toujours par être celui attendu. Les derniers chapitres de l’ouvrage sont d’ailleurs consacrés à une présentation érudite des conceptions de la machine qui se jouent derrière cette possibilité de penser la création à partir des réglages laissés à l’humain, et non toujours déjà conçu par l’équipe d’un chef de produit.
Toutefois, Anthony Masure prend bien soin de préciser que le détournement vers la recherche ne doit pas faire disparaître la critique du conditionnement apporté par les outils numériques et son dépassement5. Celle-ci ne doit pas non plus faire oublier les objectifs de la recherche ainsi que le rappellent les nombreux projets de DH qui ne sont conçus que de manière abstraite ou finissent avortés.
Le détournement des outils
Ainsi, le design n’est ni une méthode de résolution de problème ni une discipline scientifique qui pourrait offrir a priori les moyens d’une amélioration efficace de la recherche. Anthony Masure propose plutôt de partir de ce que le désigner fait afin de de contrecarrer la superficialité du dire (de la préconception) qui domine le faire (sa réalisation) en lui donnant son sens, en le subordonnant à son contenu. Parce qu’avant toute chose le designer fait (des diagrammes, des arbres conceptuels, des plans, etc.), il permet à la recherche scientifique de se passer de modèle théorique préconçu dans sa méthode de recherche, de quitter les sentiers de sa propre pratique classique tant dans sa rhétorique formelle c’est-à-dire son mode d’exposition que dans sa méthode c’est-à-dire son mode d’exploration. Au fond et négativement, le danger de l’incorporation du design dans les projets de DH serait que le designer devienne un ingénieur, concevant des patrons déjà existant, œuvrant à la prolifération des mêmes schémas qui enferment la recherche dans les gimmicks du scientisme quantitatif ou du seul secteur privé.
Le design est alors clairement un instrument de subversion, de modalisation (création de formes variables et, habituellement, nouvelles) des disciplines et des domaines, des forces, qu’il rencontre — que ce soit l’économie capitaliste ou la philologie. Le design ainsi défini semble rejoindre le rôle et la nature de la philosophie conçue par Deleuze : jamais une force en soi mais une manière de se rapporter aux forces en présence (l’économie marchande, les conditions matérielles de recherche, les modèles psychologiques développés par les outils numériques, etc.)… manière qui peut tenir davantage de la guerilla que de la guerre6. Cette guérilla du design allié aux DH transformerait le simple outillage standardisé (recours aux solutions d’Adobe pour la communication visuelle, à Word pour la communication textuelle, etc.) en appareillage c’est-à-dire en une utilisation d’outils qui ne soit pas réduit à une fonction prédéfinie mais laisse place au détournement, à un usage tiers. L’acquisition d’une science de la machine ne relèverait plus d’une compétence strictement fonctionnelle (être efficient et efficace à remplir une tâche) mais d’une culture technique permettant l’apposition d’une déformation d’origine humaine sur cette fonctionnalité7.
Quelques exemples de rencontres DH-design
Cette subversion n’est pas propre au design mais elle donne déjà le jour à différents types d’alternatives et de critique, en particulier dans l’analyse du software sous l’angle de la productivité. Il faut ainsi compter avec :
- Les logiciels critiques, proches des logiciels les plus connus mais qui rendent compte de leur fonctionnement de manière la plus transparente possible (code source révélé, utilisation dévoilée des données personnelles, etc.) ;
- Les logiciels sociaux (social softwares) dont le mode de décision de la production est collectif ;
- Les logiciels spéculatifs qui tirent partie de la programmation pour remplir des objectifs non fonctionnels.
Anthony Masure présente également deux manières concrètes de transformer le dispositif en appareil, l’outillage standardisé en utilisation détachée du déterminisme de la conception d’une machine à des fins économiques (remplir une tâche, suivre le mode d’emploi) :
- les Communs, pour une réappropriation par le public de ce qui est public , y compris dans le mode de gouvernance de ces choses publiques ;
- le réglage comme moyen de s ’approprier l’appareil (// réglages d’un appareil photo). Le réglage permet de rendre consciente et intentionnelle l’interaction avec l’appareil 1/ en comprenant en partie la manière dont il fonctionne 2/ en modifiant la machine pour qu’elle exprime une partie de l’individu qui s’en saisit8.
Ces cinq exemples reposent sur :
- l’instauration d’une culture numérique pour dépasser le déterminisme symbolique du langage du capitalisme cognitif/computationnel et des industries qui y sont liées ;
- la critique (« critique des logiciels ») des produits de ces industries ;
- par suite, la création des outils en tant qu’appareils ouverts à l’indétermination.
Ces trois points nodaux ont tout à voir avec les Humanités numériques.
Au-delà d’une simple technique « créative » au service de la conception d’outils numériques innovants pour les chercheurs, le design est considéré par certains, tant aux États-Unis qu’en France, comme une méthode intellectuelle relevant pleinement des humanités numériques, car il peut consister, par la production de projets et de prototypes, à animer la réflexion sur la nature des savoirs à l’ère numérique. Il permet aussi d’interroger la manière dont les formes rhétoriques émergentes permises par les environnements numériques remodèlent les connaissances, en vue de faire des humanités numériques une « pratique générative », c’est-à-dire « un type de pratique qui repose sur des cycles rapides de prototypage et de test »
Article Wikipédia de « Humanités numériques » [source
- L’auteur avait par exemple publié sa thèse sous la forme d’un site web accessible à l’adresse : http://softphd.com et documenté sa réalisation avec le hashtag #softphd sur Twitter. [return]
- Terme abrégé par DH par la suite pour Digital Humanities. [return]
- Et donc, plus généralement, la livraison clé en main par des forces économiques de tous les aspects humains de nos vies (des vacances aux loisirs, des amours à l’alimentation)]. [return]
- Thèse du décalage entre voir et dire portée par Foucault dans Les Mots et les Choses. [return]
- PowerPoint comme juxtaposition de ce qui est dynamique, Word comme imposition du modèle de la lettre dictée à un tiers. [return]
- Préface aux Pourparlers [return]
- Chose permise par le détournement et parfois permise par la machine elle-même lorsqu’elle laisse suffisamment de jour par ses réglages. [return]
- Cette promotion d’une culture technique s’oppose au discours de la personnalisation, y compris de la personnalisation de l’expérience. Quelles sont alors les conditions de possibilité d’une prise en main des régalges tant du point de vue de la compréhension que de la volonté d’utiliser ces réglages ? [return]